En revanche, l'Histoire romaine contient des textes nombreux où Tite-Live note et peint des silences. Rien, dirait-on, ne lui semble plus apte que la notation d'un silence pour créer une atmosphère, caractériser une situation, dévoiler les secrètes agitations de l'âme ou de l'esprit. "Le silence classique de l'émotion" (Baudelaire, La Fanfarlo), cet historien très artiste en connaît la valeur et le rôle aussi bien qu'un auteur dramatique ou un romancier moderne. C'est à tel point que, devant la variété et la précision des formules employées par Tite-Live pour marquer les nuances diverses du silence, nous fûmes tenté un moment de donner comme titre à ces quelques notes : "Le clavier des silences, d'après Tite-Live", en nous rappelant un mot de Giraudoux dans Sodome et Gomorrhe : "... ce silence qui est le clavier ouvert aux voix intérieures".
Ernest Dutoit, "Silences, dans l'oeuvre de Tite-Live", dans : Mélanges offerts à Jules Marouzeau, Les Belles-Lettres, Paris, 1948, p. 141-142.
Lettre d'Emile Gardaz à Ernest Dutoit
Ce qui m’arrive maintenant ? La plume quotidienne et nourricière. Trois billets par semaine, dans la feuille d’Avis de Lausanne, quelques émissions satiriques à la radio. (un pari sur le temps, et un bon moyen d’entretenir ses réflexes et son humilité !!) Aussi des dramatiques t.v. et radio.
Vivre de sa plume au pays des Helvètes est à la fois ingrat et grisant. Ce qui manque le plus, c’est le temps de la réflexion, le temps de se remettre en question et d’aller ailleurs s’il le faut chercher le moyen d’être homme parmi les hommes. (Je n’aime pas le mot de recyclage.)
Nos employeurs ne se soucient aucunement de ce que nous sommes. Nous sommes en fait des pourvoyeurs d’antenne et de colonnes, régis par un paternalisme aussi souriant que détestable. Qui voudrait mieux connaître les princes qui nous gouvernent n’aurait qu’à lire le « Principe de Peter » paru aussi au livre de Poche, récemment. Ce principe est quasiment vérifié chaque jour : « tout homme tend à atteindre son niveau d’incompétence » ! (je crois).
Rassurez-vous, cher monsieur l’abbé, je ne suis pas amer, mais combien de milieux chez nous ne sont-ils pas envahis par l’abstraction sinistre, l’ « administrationite », le respect borné des hiérarchies, alors que le dynamisme créateur est le plus souvent assimilé à une poussée d’acné juvénile.
Je suis en Grèce, pour la neuvième fois – la Grèce, encore quelque chose que je vous dois. Après Athènes, Delphes, Épidaure, Leucade, Nauplie, c’est Zanthe, île riche de la mer ionienne, pleine de montagnes, de criques, de vignes, de dindons et de vaches fribourgeoises. Avec un couple d’amis, Françoise – ma femme, Jean-Christophe et Sophie, je laisse filer le temps, et attends devant le littoral où je dors les plus belles îles qui sont, le soir, celles de la mémoire.
Avec ma reconnaissance et ma fidèle affection. Emile Gardaz.
L'étoffe d'un héros?
Hippolyte, fils de Thésée, incestueusement aimé de Phèdre, succombe pour s’être épris d’un absolu de pureté. C’était une âme excessive. Euripide le caractérise d’un mot qui évoque l’idée de limite franchie, de mesure dépassée, d’un au-delà où le héros se laisse emporter. Antigone aussi était une âme excessive. Vouloir plaire aux morts plutôt qu’aux vivants est une de ces saintes démesures qui déclenchent le terrible appareil de la tragédie. Mais chez tous les véritables héros de tragédies, d’épopées et de romans, n’y-a-t-il pas de l’excès et une sorte d’outrance magnifique ? Plus ils sont des êtres d’aspiration, comme ceux de Balzac, plus leur élan est démesuré, et plus ils existent et plus tragique et le choc de leur démesure avec la structure du monde.